Parte 2 Ne me touchez pas… là, ça fait encore mal, murmura la....

—Ne me touchez pas… là, ça fait encore mal, murmura la jeune femme en reculant si violemment que son dos heurta la cloison de la bergerie.

Mathieu Lenoir s’immobilisa aussitôt, les 2 mains levées, comme s’il venait de se retrouver face à un fusil chargé. Il n’avait voulu que l’éloigner d’un morceau de bois fendu où dépassait un vieux clou rouillé, mais la terreur dans ses yeux lui coupa le souffle. Dans la pénombre fraîche de la bergerie, entre les bottes de foin, les seaux de grain et l’odeur lourde des chèvres, Camille Delmas gisait recroquevillée comme un animal traqué. Sa robe d’été était déchirée sur le côté, ses cheveux bruns collés à ses joues par la sueur et la poussière, et son bras serrait ses côtes avec une précaution qui disait tout ce qu’elle ne pouvait pas encore avouer.

Dehors, le soleil de Provence écrasait la cour du mas. Les cigales hurlaient dans les platanes, indifférentes au drame qui venait d’entrer chez lui sans frapper. Mathieu sentit immédiatement le piège se refermer autour de son nom. Un homme veuf, seul sur son exploitation, enfermé dans une bergerie avec la femme blessée d’un autre, plus jeune que lui de presque 20 ans… Dans un village comme Saint-Martin-des-Oliviers, il n’y avait même pas besoin d’une faute pour être condamné. Il suffisait d’un regard par une fente, d’une phrase au comptoir du café, d’un soupir entendu sur la place de l’église.

Il recula lentement jusqu’au mur opposé et posa ses paumes bien visibles sur ses genoux.

—Je ne vais pas vous toucher, dit-il d’une voix basse. Vous m’entendez, Camille ? Je ne vous touche pas.

Elle le fixa sans répondre, les lèvres blanches, les pupilles tremblantes. Il l’avait déjà vue passer devant son portail, la tête baissée, un panier au bras, toujours pressée de rentrer avant que son mari ne remarque son retard. Camille Delmas, l’épouse de Renaud Delmas, le conseiller municipal souriant, le patron du garage à l’entrée du bourg, celui qui payait des tournées aux gendarmes après les commémorations et embrassait les vieilles dames aux lotos de l’école.

Mathieu se leva sans brusquerie, prit un verre ébréché près de l’abreuvoir, le remplit d’eau fraîche et le posa au sol à distance raisonnable. Puis il se rassit sur une caisse de granulés, assez loin pour qu’elle voie l’espace entre eux. Camille rampa presque jusqu’au verre et but par petites gorgées douloureuses, comme quelqu’un qui n’était plus sûre de mériter même l’eau.

Son foulard gisait près de la porte, déchiré en 2. Elle n’était pas tombée par hasard dans sa bergerie. Elle avait fui.

Mathieu regarda vers l’ouverture. Au loin, un moteur ralentit sur le chemin communal, puis repartit. Il sentit sa nuque se raidir. Il aurait pu faire ce que beaucoup auraient jugé raisonnable : l’aider à se relever, la ramener chez elle, parler à Renaud entre hommes, arranger ça discrètement. Mais Camille releva alors la tête, et dans ses yeux il vit la supplication d’une femme qui avait déjà payé trop cher le silence des autres.

—S’il vous plaît, souffla-t-elle. Ne me renvoyez pas maintenant.

Le mot « maintenant » lui fit plus mal que toute une accusation. Cela voulait dire qu’elle pensait devoir retourner là-bas un jour. Cela voulait dire qu’elle ne croyait pas possible d’être sauvée pour de bon.

Mathieu se leva, alla pousser la grande porte de bois et fit glisser la barre de fer dans son support. Le bruit sourd résonna trop fort. Camille sursauta, terrorisée, et ses yeux filèrent vers la sortie comme si quelqu’un allait l’ouvrir d’un coup de pied.

—Ce n’est pas pour vous enfermer, dit Mathieu aussitôt. C’est pour empêcher les autres d’entrer.

Il revint à sa caisse, les mains visibles. Pendant de longues secondes, elle ne le quitta pas du regard. Puis, comme son corps n’avait plus la force de se méfier davantage, elle laissa tomber sa tête contre le foin.