Parte 2 Ne me touchez pas… là, ça fait encore mal, murmura la....

Mathieu vit alors les bleus. Pas un bleu unique, pas la marque maladroite d’une chute. Des traces anciennes, jaunes sur le bras. D’autres plus sombres près de l’épaule. Une coupure fine à la hanche. Des empreintes qui avaient la forme d’une main et non celle du hasard. Une colère lente, froide, lui remonta jusqu’à la gorge. Il pensa à Renaud, à ses chemises repassées, à sa façon de poser sa main sur la nuque de Camille en public comme pour montrer qu’elle lui appartenait. Il pensa aussi à ce village qui applaudissait les hommes propres sur eux et détournait les yeux des femmes qui boitaient.

—C’est lui ? demanda-t-il.

Camille ferma les yeux. Une larme glissa dans la poussière de sa joue.

—Il connaît tout le monde, murmura-t-elle. Il dit toujours que personne ne me croira.

Mathieu ne posa plus de question. Il connaissait la réponse. Il alla chercher une couverture de laine dans le local à outils, la déposa près d’elle sans s’approcher, puis coupa du pain et un morceau de tomme en petits bouts qu’il posa sur un torchon propre. Camille mangea comme si la nourriture risquait de disparaître si elle attendait trop.

—Il va venir, dit-elle après un silence. Il vient toujours.

Mathieu jeta un coup d’œil vers les fentes de la porte. La cour semblait vide. Trop vide.

—Alors il nous trouvera prêts.

—Vous ne comprenez pas, souffla-t-elle. Il dira que vous m’avez attirée ici. Il dira que je suis folle. Il dira que vous avez profité de moi. Sa mère le dira aussi. Sa sœur le dira. Même mon propre père lui donnera raison parce qu’il a emprunté de l’argent à Renaud.

Cette fois, Mathieu comprit que le drame n’était pas seulement dans les coups. Il était dans toute une famille, tout un village, toute une chaîne de dettes et de petits arrangements autour d’un homme violent. Camille n’était pas seulement prisonnière d’un mari. Elle était prisonnière de la réputation de son mari.

La nuit tomba lentement sur le mas. Mathieu alluma une lampe faible, posée bas, pour que sa lueur ne filtre pas trop entre les planches. Il resta sur sa caisse, le dos contre le mur, les mains sur les genoux. À chaque craquement du bois, Camille se réveillait en sursaut. À chaque fois, il répétait calmement :

—Je suis là. Je ne bouge pas. Mes mains sont visibles.

Vers minuit, des graviers crissèrent dehors. Un moteur fut coupé près du portail. Mathieu éteignit la lampe d’un geste et s’approcha d’une fente. Dans l’obscurité bleue, il distingua une silhouette près du vieux figuier. Un homme immobile, cigarette au bord des lèvres. Pas Renaud. Plus large, plus court. Un blouson malgré la chaleur. Il observa la bergerie pendant près de 3 minutes, puis repartit sans frapper.

Camille avait compris.

—Bastien, souffla-t-elle. Le cousin de Renaud. Il fait le sale boulot quand Renaud veut garder les mains propres.

Mathieu sentit le froid entrer en lui malgré la chaleur.

—Demain matin, on ne sortira pas seuls, dit-il. Il faut un médecin. Il faut un gendarme. Il faut quelqu’un qui voie avant qu’ils racontent.

Camille eut un rire sans joie.

—Le brigadier Morel joue aux boules avec lui.

—Alors on trouvera quelqu’un qui joue moins bien.

Elle le regarda longuement. Pour la première fois, sa peur sembla laisser une minuscule place à autre chose. Pas de la confiance. Pas encore. Mais l’idée qu’un adulte dans cette histoire puisse ne pas la trahir.

Au petit matin, Mathieu ouvrit juste assez la porte pour regarder la cour. Rien. Les volets de la maison étaient fermés, les chèvres bêlaient doucement, un tracteur passait au loin. L’ordinaire avait cette cruauté de continuer quand quelqu’un venait de survivre à l’insupportable.

Il fit monter Camille dans sa vieille fourgonnette, non pas devant lui mais côté passager, la couverture sur les épaules, et prit la petite route derrière les vignes pour éviter la place du village. Ils étaient presque arrivés à la route de la gendarmerie quand une voiture noire leur barra le passage.

Renaud Delmas descendit lentement. Il portait un polo bleu marine, propre, des lunettes de soleil, et ce sourire poli qui faisait croire aux gens qu’il était incapable de violence. Derrière lui, sa mère, Monique, se tenait raide, les bras croisés. Son père à elle, Gérard, était aussi là, pâle, les yeux fuyants.

—Camille, ma chérie, dit Renaud d’une voix forte, comme s’il parlait déjà à un public invisible. Tu nous as fait une belle frayeur.

Camille se recroquevilla. Mathieu sortit de la fourgonnette et se plaça entre eux, sans fermer les poings.

—Elle va voir un médecin.

Monique éclata d’un rire sec.

—Un médecin ? Pour une crise de nerfs ? Elle a toujours été fragile, cette petite. Depuis le mariage, elle invente des choses pour attirer l’attention.

Gérard ne disait rien. Il regardait ses chaussures.