Mathieu se tint à distance, comme il l’avait fait dès le début.
—Moi, j’espérais qu’il voulait dire que vous étiez protégée.
Elle posa la main sur le bois.
—Je crois que je l’ai compris plus tard.
Le procès n’était pas encore terminé, mais Renaud ne rentra pas au village. Morel fut suspendu. Bastien parla pour réduire sa peine. Monique continua de jurer que tout cela était une honte inventée contre sa famille, mais de moins en moins de gens l’écoutaient. Quant à Gérard, il écrivit plusieurs lettres à Camille. Elle ne répondit pas tout de suite. Puis, un dimanche, elle lui envoya 1 phrase : « Je ne te dois plus mon silence. » C’était peu, mais pour elle, c’était immense.
Mathieu garda son mas, ses chèvres, ses mains calleuses et son nom. Camille garda bien plus difficilement sa vie, mais elle la garda. Et parfois, quand elle passait devant les platanes de Saint-Martin sans baisser la tête, les conversations s’éteignaient d’elles-mêmes. Non parce que le village était devenu meilleur d’un coup, mais parce qu’une femme que tout le monde avait crue brisée marchait enfin comme quelqu’un qui n’attendait plus la permission d’exister.
Des mois plus tard, Annie Vidal raconta à la boulangère que la nuit où Camille avait murmuré « là, ça fait encore mal », Mathieu aurait pu refermer la porte sur sa peur et sauver sa réputation. Il avait fait l’inverse. Il avait barré la bergerie, gardé ses distances, appelé des témoins, et laissé la vérité entrer par la grande porte au lever du jour.
Depuis, quand le vent du soir secouait les planches de cette vieille bergerie, Mathieu s’arrêtait parfois au milieu de la cour. Il revoyait une jeune femme dans la paille, un verre d’eau posé entre eux, et ses propres mains ouvertes dans la pénombre. Alors il comprenait que certaines vies ne basculent pas quand on touche quelqu’un, mais quand on refuse enfin de détourner les yeux.