Dans l’enveloppe, il y avait des reçus, des photocopies de cartes grises, des noms, des sommes en espèces. Et surtout une petite clé USB scotchée à une facture du garage. Mathieu ne comprit pas tout de suite. Sophie Caron, appelée aussitôt, arriva en civil, les cheveux attachés à la va-vite. Elle parcourut les papiers, puis son expression se durcit.
—Ce n’est pas seulement de la violence conjugale, dit-elle. Il y a un trafic derrière.
Camille expliqua d’une voix blanche que Renaud réparait des véhicules volés, maquillait des plaques, prêtait de l’argent à des familles du village, puis exigeait leur silence en échange. Bastien surveillait. Monique couvrait. Gérard devait 18 000 euros à Renaud depuis la vente ratée de son terrain. Voilà pourquoi son propre père lui avait demandé de se taire.
La clé USB contenait des vidéos de la caméra du garage. On y voyait Bastien déposer des pièces. On y entendait Renaud rire avec un homme que Mathieu reconnut aussitôt : le brigadier Morel. Pas en uniforme, mais assez clair pour comprendre que certaines plaintes mouraient avant d’être écrites.
Sophie Caron resta silencieuse longtemps. Puis elle releva les yeux vers Camille.
—Demain matin, vous venez avec moi à la brigade de Salon, pas ici. Et vous ne prévenez personne.
Mais Renaud, lui, prévint tout le monde avant eux. À 9 h, il se planta sur la place du village, devant le marché, avec sa mère à son bras et Gérard derrière lui comme une ombre honteuse. Il parla fort. Il parla de trahison, d’honneur, de femme instable, d’un homme veuf qui se serait cru autorisé à prendre ce qui ne lui appartenait pas. Les gens s’arrêtèrent entre les cageots de tomates et les bouquets de lavande.
Mathieu arriva avec Camille, Annie et Sophie Caron. Il ne voulait pas de scène. Camille, si.
Elle s’avança au milieu de la place, la joue encore marquée, les mains tremblantes mais le dos droit. Renaud sourit comme s’il venait de gagner.
—Enfin, dit-il. Dis-leur la vérité, Camille.
Elle le regarda, puis regarda son père.
—La vérité, c’est que tu savais, papa.
Le marché se figea. Gérard devint livide.
—Tu savais qu’il me frappait. Tu savais que je dormais parfois dans la salle de bains pour bloquer la porte. Tu savais qu’il disait qu’il me ferait passer pour folle si je parlais. Et tu m’as demandé de rentrer parce que tu lui devais de l’argent.
Gérard porta une main à sa bouche. Monique voulut intervenir, mais Annie la coupa d’une voix glaciale :
—Vous, madame Delmas, tout le monde sait que vous laviez les chemises tachées avant la messe.
Un murmure parcourut la place.
Renaud fit un pas vers Camille.
—Tais-toi.
Ce fut le mot de trop. Sophie Caron l’arrêta d’un geste.
—Renaud Delmas, vous allez me suivre.
Bastien surgit alors du côté du café, bouscula Mathieu et tenta d’attraper le sac de Camille. Mathieu tomba contre un étal de melons, mais ne répondit pas par un coup. Il cria seulement :
—La clé est déjà copiée !
Bastien s’arrêta net. Cette seconde suffit. 2 gendarmes de Salon, arrivés discrètement par la rue basse, le plaquèrent contre la façade de la mairie. Morel tenta de s’éclipser par l’arrière du marché, mais le docteur Arnaud, qui n’avait rien d’un héros d’ordinaire, lui barra la route avec sa sacoche médicale.
—Pour une fois, brigadier, dit-il, restez donc jusqu’à la fin.
Ce jour-là, Saint-Martin-des-Oliviers ne sut plus où poser les yeux. Sur Renaud menotté. Sur Monique qui hurlait que son fils était victime d’une manipulatrice. Sur Gérard qui s’effondra sur un banc en répétant le prénom de sa fille. Ou sur Camille, qui ne tremblait presque plus.
Les semaines suivantes furent dures. La vérité, même prouvée, ne répare pas instantanément les années où personne n’a voulu voir. Camille dut répéter son histoire devant des inconnus, signer des papiers, supporter les silences gênés de ceux qui avaient souri à Renaud la veille encore. Mathieu perdit des clients, puis en gagna d’autres, venus de villages voisins après que l’affaire eut fait la une du journal local. On écrivit qu’un éleveur avait sauvé une femme. Il détesta cette phrase. Il n’avait pas sauvé Camille. Il lui avait seulement laissé un endroit où la peur ne décidait pas pour elle.
Un soir de septembre, quand les vignes prirent une couleur de cuivre et que l’air redevint respirable, Camille revint devant la bergerie. Elle n’y dormait plus. Elle avait obtenu un logement à Aix avec l’aide d’une association, commencé des démarches de divorce, et trouvé un emploi à mi-temps dans une librairie. Pourtant, elle resta longtemps devant la porte de bois, celle que Mathieu avait barrée la première nuit.
—J’ai cru que ce bruit voulait dire que j’étais prisonnière, dit-elle doucement.